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L’illusion révolutionnaire & autres textes
Victor Serge
Article mis en ligne le 10 juillet 2019
dernière modification le 19 août 2019

Parmi les premiers à dénoncer les horreurs du stalinisme, l’Histoire convoque un nom, un homme russe au singulier parcours de vie, un militant pour la vérité et la liberté, Victor Serge (Viktor Lvovitch Kibaltchitch).
L’impossibilité, en quelques lignes, de résumer la vie de cet homme, impose l’énoncé des étapes les plus décisives de son existence : naissance à Bruxelles pour cause d’exil familial face au totalitarisme tsariste, répression policière quand il s’installe à Paris et devient rédacteur en chef d’une revue anarchiste, emprisonnement de 1913 à 1916 suite aux accusations d’appartenance à la bande à Bonnot, exclusion du Parti communiste en 1928, déportation en Sibérie en 1933, déchu de la nationalité russe en 1936, puis mort dans le dénuement, à Mexico, en 1947.
Immense écrivain reconnu de ses pairs, témoin des récits les plus sordides de son temps, Victor Serge essaime à travers son cheminement de pensées et de pas. Foisonnante production littéraire en marge des multiples combats menés par l’auteur révolutionnaire, écrivant constamment et en tout lieu, Victor Serge cède une multitude de textes et d’ouvrages suffisamment incisifs pour à la fois confondre le mensonge des puissants, les procédés totalitaires et les ruses des états.
Des années après ses débuts dans la presse libertaire, un premier livre paraît, un roman dont il sera le personnage principal, personnage de prison ; geôles qu’il a lui-même connues lors de ses années d’emprisonnement, entre Paris et Melun. " Tout est fiction dans ce livre, et tout est vrai." annonce Serge alors qu’il dépeint l’enfer carcéral. écrit en langue française, Naissance de notre force paraît en 1931. Le second tome de cette œuvre destinée à prendre la forme d’une trilogie est publié en 1932, Ville conquise. Une fresque révolutionnaire et fraternelle.
Dès 1939, la Russie de Staline devient l’unique objet de son écriture à travers une violente dénonciation dans S’il est minuit dans le siècle. Il n’aura de cesse, ensuite, et pour une longue période, de révéler au monde l’existence des purges staliniennes, par le biais notamment de son chef d’œuvre, L’Affaire Toulaev, en 1948. Ses Mémoires d’un révolutionnaire paraîtront de manière posthume, en 1951.
Anarchiste devenu marxiste, Victor Serge adhère au PC en 1919. Au service de la Révolution russe, proche de Trotski, il devient un instrument essentiel dans l’organisation de l’Internationale communiste. Ses attaques et dénonciations incessantes contre la Russie totalitaire entraînent en 1928 son exclusion du Parti. Une demande d’émigration est en cours, quand il est arrêté et condamné à trois ans de déportation dans l’Oural. "L’affaire Victor Serge" naît. Une campagne internationale en faveur de sa libération est menée par Trotski aidé d’un grand nombre d’intellectuels de gauche français, parmi eux André Gide, André Malraux, Romain Rolland et Henri Barbusse. Victor Serge sera libéré en 1936.
Le présent ouvrage s’intéresse à la première période d’écriture de Serge. Il semblait néanmoins indispensable d’insérer, dans son intégralité, sa Lettre-testament.
Dans son édition du 28 avril 1910, la revue L’anarchie présente un texte de Victor Serge signé de son pseudonyme, Le Rétif. L’illusion révolutionnaire porte les germes du combat à venir : lutte contre les autoritarismes, qu’ils soient parlementaires ou révolutionnaires. Anarchiste convaincu, Victor Serge explore l’alternative révolutionnaire, en mentionnant toutefois ce qu’elle peut revêtir de totalitaire : "L’ordre présent nous écrase, nous traque, nous tue. L’ordre Révolutionnaire nous écrasera, nous traquera, nous tuera."
La même revue, dans son édition du 9 mars 1911, publie Vers les mirages. Davantage littéraire, Serge empreinte la voie du questionnement et, avec l’audace des plus grands poètes, exprime sa stupéfaction :
Ce que nous ne comprenons pas, c’est qu’ayant vu l’absurdité et le néant des dogmes, la duperie des doctrines, et l’inanité des efforts des vieux partis, des hommes aient encore besoin du mirage et lui sacrifient le présent, la réalité, la vie - ce trésor.

Nous avons souhaité associer à ce présent ouvrage Leur paix ! Publié en avril 1911, quelques années avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Leur paix !rayonne par sa lourde sentence contre la paix bourgeoise, économique et sociale que connaît une France encore marquée par le massacre des communards, les méthodes policières employées pour le maintien de la paix, l’organisation du travail dans les usines, broyant femmes, enfants, vieillards... Ainsi, à force de constats et d’observation d’une politique parlementaire inique, Victor Serge aura cette audacieuse formule : "Leur paix est meurtrière autant que les guerres". Explicite toujours, illustrant son propos, les faits sont ainsi détaillés :
La Paix bourgeoise exige que l’on respecte les lois établies, que l’on subisse la faim et l’oppression ; et quand on transgresse ses volontés, elle ramène l’ordre à coups de knout, à coups de sabres et de fusils...

L’ouvrage s’achève par la reproduction de la Lettre-testament. Février 1933, alors qu’il se sait menacer, Victor Serge rédige une missive qui progressivement s’apparente à un testament politique et moral. L’auteur y livre ses craintes, ses espoirs et trois points essentiels, trois points pour lesquels toute lutte doit rester légitime et permanente.
Six semaines après l’écriture de cette lettre, son auteur sera effectivement déporté à Orenbourg, dans l’Oural. Déportation naturellement en lien avec son combat, ses prises de positions et notamment les valeurs contenues dans cette lettre : Défense et respect de l’homme, Défense de la vérité, Défense de la pensée.
Liberté, liberté de penser, respect de l’humain en tant qu’être, la Lettre-testament témoigne des audaces perdues, des audaces déchues lors des siècles à venir, audaces piétinées encore aujourd’hui.
Se sachant surveillé et croyant la mort imminente, la rédaction de cette lettre prend, dans ce contexte, une autre dimension. Le geste dépasse celui de l’écriture seule, incarnant une volonté ferme, une rare vaillance, devenant ainsi un acte de combat et d’espoir. La sollicitude d’un militant d’une rare humanité enchante chaque mot ; le lecteur avisé, entre les lignes et dans le souffle même de l’auteur, entendra une dernière attention portée au genre humain, un ultime regard sur l’état du monde, un cri.