Éclats d’anarchie, passage de mémoire. Conversations avec Guillaume Goutte

Freddy Gomez
mardi 12 mai 2015
par  Librairie
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L’auteur

Fils de l’exil libertaire espagnol, Freddy Gomez, historien de formation et correcteur de métier, se revendique d’un anarchisme clairement hétérodoxe et capable de cultiver de manière critique sa propre histoire. C’est dans cette perspective qu’il a animé, de 2001 à 2014, la revue À contretemps.

Trois années de conversations avec Guillaume Goutte, jeune historien anarchiste, ont donné naissance à ce livre, libre réflexion sur l’expérience d’une vie et plus d’un demi-siècle d’histoire sociale et révolutionnaire de part et d’autre des Pyrénées, faisant revivre mai 68 et le mouvement lycéen, la reconstruction de la CNT en Espagne postfranquiste, le syndicat du Livre parisien entre 1970 et 2000.

Citations

Odradek, pour Walter Benjamin, c’est la forme que prennent les choses tombées dans l’oubli, les choses qui comptent, celles qui touchent à la mémoire des vaincus dans le combat séculaire pour l’émancipation. […] Quand la seule mesure du temps est le présent perpétuel, rien n’est plus nécessaire, me semble-t-il, que de puiser à cette ancienne mémoire, celle qui couve encore, ne serait-ce que comme espérance de vie décente, sous les ruines d’un monde très méthodiquement déconstruit par ceux-là mêmes qui ont décidé qu’il n’en était nul autre de possible, les maîtres résolument postmodernes du capitalisme réellement existant. Odradek, c’est une sorte de fil rouge que l’oubli ne cesse d’investir, mais qui, du fait même de son inactualité et à condition de ne pas le perdre, peut toujours servir à tisser de nouvelles révoltes.

L’anarchiste oscille, en permanence, entre sa part de rêve – l’optimisme de la volonté – et sa part de doute – le pessimisme de la raison –, mais avec la prescience toujours vive que, dans l’ombre de la nostalgie qui l’anime, peuvent toujours éclore, derrière les murs du réel le plus hostile, de nouveaux assauts contre le désordre du monde. Le plus souvent, il se trompe, bien sûr, mais c’est beaucoup moins grave, après tout, que d’abdiquer devant la médiocrité de l’époque.

L’exil, c’est une expérience personnelle de la séparation, du déracinement, qui induit, pour celui qui la vit, une modification substantielle de la perception du temps et de l’espace. Plus l’exil est long, plus tu en sors modifié. S’il dure très longtemps, tu te transformes en en-dehors définitif. Ce que je te dis là, bien sûr, aucun exilé espagnol ne l’aurait admis. Car l’admettre, c’était envisager que tout vrai retour était impossible. Or l’idée du retour, c’était précisément ce qui les faisait tenir.

« C’est un beau moment, écrit Guy Debord, que celui où se met en mouvement un assaut contre l’ordre du monde. » Pour moi, mai 68, ce fut ça, et c’est déjà beaucoup.

Libertaire par tradition, le Syndicat des correcteurs avait réussi à maintenir, contre vents et marées, un mode de fonctionnement interne ultra-démocratique aux antipodes du syndicalisme fonctionnarisé. D’où cette mauvaise réputation – qu’il faisait tout pour mériter – acquise auprès des instances dirigeantes de la confédération à laquelle il appartenait qui le traitaient de « Légion étrangère » du Livre, appellation qui, somme toute, lui convenait assez bien, lui qui aimait à se définir comme le « poil à gratter » de la CGT.


éditions Rue des Cascades, 496 pages, 18 euros