Changer le monde sans prendre le pouvoir

lundi 12 octobre 2009
par  ps
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Il y a des titres heureux qui font le succès d’un livre. C’est sûrement le cas de celui-ci ; titre provocateur à souhait, qui nous plaît, quand bien même l’auteur, John Holloway, serait marxiste, pas marxiste orthodoxe, mais marxiste ; et aussi philosophe.Si nous passons légèrement sur la plus grosse partie du livre qui s’adresse à un public de lecteurs très avertis, et si l’on va patiemment jusqu’au bout, on ne sera pas déçus : Holloway nous étonne. Par ailleurs, ceux qui ont le goût du jargon et de la philosophie iront lire l’excellent compte rendu d’Édouard Jourdain dans la revue « Réfractions », n° 20, de mai 2008.Holloway développe donc une réflexion pour changer le monde sans prendre le pouvoir ; ni par la violence ni par les élections. Comment un marxiste peut-il en arriver à proposer des idées aussi saugrenues ?Eh bien, rappelons que l’auteur enseigne à l’université autonome de Puebla au Mexique − mais il a également enseigné en Irlande − et que la proximité et la fréquentation des zapatistes du Chiapas − en passant par les piqueteros argentins − y sont peut-être pour quelque chose… Mais ce n’est pas tout, car Holloway s’intéresse à tous les mouvements sociaux de ces vingt dernières années, mouvements radicaux qui ne cherchent pas pour autant à conquérir le pouvoir de l’État.En ce qui nous concerne, dans le pays que nous habitons, nous rappellerons certaines grèves, et ces désobéissants, qui développent de nouvelles formes d’autodétermination exprimant une autre idée − comme en creux − de ce que devrait être le monde…Dirai-je mon étonnement qu’avec une thématique pareille, Holloway ne cite à aucun moment le moindre auteur anarchiste. Aucun ! Mépris ou ignorance ? Est-il trop marqué par sa culture marxiste léniniste qui l’a privé de certaines lectures ? Disons mépris et ignorance… avec l’honnêteté d’un homme qui suit le mouvement social de près, sans œillères.Ainsi, il écrit :« Dans toute société de classe existe une instabilité provenant du rapport de dépendance des dominateurs envers les dominés. […] Ce rapport, dans lequel le dominé dépend du dominateur, semble unilatéral mais, de fait, c’est l’existence même du dominateur qui dépend des dominés. »Je me trompe, non ? La Boétie ne disait rien d’autre ?Et John Holloway ajoute :« Un anti-pouvoir indéfini s’est substitué au pouvoir prolétarien […] souvent associé à la désillusion, à l’abandon de l’idée de révolution au profit de la sophistication théorique. »Ainsi il développe un magnifique passage sur la réalité matérielle de l’anti-pouvoir :« L’anti-pouvoir est dans la dignité de l’existence quotidienne. L’anti-pouvoir est dans les relations que nous tissons en permanence : amour, amitié, camaraderie, communauté, coopération. »De même, il écrit : un autre « élément permettant de comprendre la réalité de l’anti-pouvoir, c’est que le capital et son existence dépendent de manière absolue du travail, c’est-à-dire de la transformation du « faire » humain en travail producteur de valeur » (p. 247).D’ailleurs, cette notion du « faire » revient systématiquement au cours de l’ouvrage.Quant aux grèves, Holloway :« Il est évident que pour ceux qui sont impliqués dans les grèves, le résultat le plus important n’est pas, le plus souvent, la satisfaction des revendications immédiates, mais le développement d’une communauté de lutte, d’un « faire » collectif caractérisé par son opposition aux formes capitalistes de relations sociales. »Dans les dernières pages, il s’interroge : « Alors, comment changer le monde sans prendre le pouvoir ? À l’issue de ce livre, tout comme au commencement, nous ne le savons pas. […] … nous ne savons plus ce que veut dire “révolution”. […] … le savoir des révolutionnaires du siècle passé a été vaincu. Mais c’est plus que cela : notre non-savoir est aussi le non-savoir de ceux qui comprennent que le non-savoir fait partie du processus révolutionnaire. Nous avons perdu toutes nos certitudes, mais l’émergence de l’incertitude est essentielle pour la révolution. »Ainsi, j’ai relevé différentes citations qui pourraient conduire à d’autres réflexions éventuelles, à d’autres sujets de discussion.« L’action purement négative se heurte inévitablement au capital sur son propre terrain et, si nous y restons, nous serons toujours défaits, même si nous remportons la victoire. C’est, par exemple, le problème de la lutte armée qui adopte d’une manière nécessaire les méthodes de l’ennemi pour le vaincre ; dans ce cas, même lors d’une victoire militaire improbable, ce sont les relations sociales capitalistes qui triomphent. » (pp. 297-298.)Et que les curieux aillent lire « Des pierres et des fleurs », dialogue entre John Holloway et Vittorio Sergi sur le site de DivergencesAndré Bernard,cercle Jean-Barrué, Bordeaux