La bibliothèque anarchiste : du nouveau avec de l’ancien !

lundi 22 juin 2009
par  cécile
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La toute nouvelle bibliothèque anarchiste a pour devise « Ecouter, lire, pour agir » et se définie d’un type nouveau, révolutionnaire sur le fond comme sur la forme. En effet, selon les créateurs de la nouvelle collection des éditions du Monde libertaire, on ne trouve pas de bibliothèques comme celle-là dans les municipalités, les lycées et les universités. Pour preuve, les auteurs cités dans ce premier volume - Emile Pouget, Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Pierre-Joseph Proudhon, James Guillaume, Michel Bakounine, Errico Malatesta, Jean Grave et Louise Michel - sont de véritables parias de la culture, des exclus de l’ordre bourgeois en place. Ce qui est logique, puisqu’ils voulaient le détruire ! Sur la forme, cette édition est novatrice car elle regroupe des articles parus dans le Monde libertaire, des synthèses inédites sur de grandes œuvres et une série d’émissions de Radio libertaire sur plus de six ans jointes sous la forme d’un CD. Le Monde Libertaire a décidé de faire un petit tour de présentation de ce premier volume et de « pitcher » ça et là parmi les écrits de ces neuf figures de l’anarchie, pour en comprendre les grandes lignes de leurs théories libertaires, qui n’ont pas vieilli d’un iota. Le petit volume s’adresse aux sympathisants, à ceux qui veulent découvrir la pensée anarchiste et à ceux qui en ont une idée fausse, parce qu’ils ne la connaissent pas, ou mal… Vivifiant par les temps qui courent ! Ces petits passages devraient nous donner envie de relire ces auteurs au cœur de nos préoccupations…

[*Emile Pouget : sabotage et action directe !*]Emile Pouget fut avant tout un homme d’action. L’essentiel de sa vision politique se trouve dans deux textes brefs mais lumineux : Le Sabotage et l’Action directe. Dans le premier, il donne une étymologie incertaine du sabotage qui serait « un travail effectué comme à coup de sabot ». On sait aujourd’hui que l’expression vient de la généralisation d’un acte de dégradation volontaire des machines, opéré avec un sabot jeté dans les engrenages, immobilisant l’ensemble. Plus loin, Emile Pouget établit une sorte de liste plus concrète des actions de sabotage : grèves du zèle dans l’administration, baisse volontaire de la quantité produite lorsque le travailleur est au forfait, de la qualité lorsqu’il est payé à la pièce, dégradation de l’outillage dans les grands ateliers ou à la campagne, attaque des devantures dans le petit commerce (le fameux badigeonnage des vitrines par les garçons coiffeurs). Pour sa part, l’action directe est exactement le contraire de l’action individuelle ou de petit groupe. Elle définit une modalité de lutte collective au moyen du refus de la représentation indirecte prônée par les socialistes électoralistes, selon Pouget : « lorsque la classe ouvrière créé ses propres moyens de lutte et puise en elle-même ses moyens d’action ». Nous avons tout à réapprendre de ces textes dont il est évident qu’ils ne peuvent qu’être d’une grande utilité pour la reconstruction d’un puissant mouvement social dirigé vers des cibles authentiques, avec les moyens appropriés à l’idée anarchiste.[*Pierre Kropotkine : une morale sans religion*]Comment édifier une morale révolutionnaire anarchiste, la respecter la défendre et s’en servir contre la morale de l’ordre bourgeois en place ? Elle ne se fonde pas sur l’idéalisme ou le spiritualisme des penseurs religieux, qui ne sont que des hypocrites et des oppresseurs du peuple. Elle s’incarne dans la vie réelle sous la forme d’un véritable principe biologique de solidarité qui doit nous permettre de réaliser notre idéal libertaire en nous éloignant de toute considération, abstraite, métaphysique, mystificatrice. La morale anarchiste peu se fonder sur le principe naturel de solidarité d’où découlent l’égalité et le respect entre les individus. Cependant, si ce principe est nécessaire, il n’est pas suffisant pour édifier une société juste. Heureusement, beaucoup d’hommes et de femmes font preuve de générosité et de dévouement : le scientifique passionné par les découvertes qu’il veut léguer à l’humanité, ou encore, la communarde qui meurt sur les barricades en criant « Vive la commune ! ». C’est enfin, tous ceux et celles qui donnent généreusement sans rien attendre en retour. Les oppositions de la société et de l’individu, de l’altruisme et de l’égoïsme apparaissent comme fictives. Le principe de solidarité n’est ni altruiste, ni égoïste : nul ne devrait ignorer que le bonheur individuel dans une société injuste est précaire et que pour améliorer sa propre existence, il faut améliorer celle des autres…[*Elisée Reclus et les cycles révolutionnaires*]On a voulu enfermer Elisée Reclus dans la cage dorée des écrivains voyageurs et des géographes universels. Or, c’est avant tout un militant et un théoricien anarchiste, fait prisonnier pendant la Commune, il faillit y laisser sa peau et ne dut son salut qu’à la mobilisation des scientifiques du monde entier. Elisée Reclus se réclame d’une philosophie matérialiste et scientifique en ce qu’elle s’inspire de l’observation des phénomènes naturels pour éclairer les événements qui rythment la vie des sociétés et des civilisations. Il se refuse à adopter tout schéma dogmatique d’explication scientifique, pour lui, la science est un outil de connaissance qu’il faut mettre au service du peuple, afin que ce dernier se réapproprie son histoire. Elle n’est pas un dogme dont les vérités sacrées et intangibles ne pourraient être remises en cause et appartiendraient à un philosophe omniscient ou à la seule avant-garde du mouvement révolutionnaire. On voit la différence entre la souplesse de l’utilisation que Reclus fait de la science et la rigidité avec laquelle Mars et Engels utiliseront l’idée scientifique dans l’élaboration de ce qu’on appelle le matérialisme historique. Chez Marx, elle apporte des réponses toutes faites, sanctionnées par l’autorité de la science dialectique, chez Reclus, elle nous invite à trouver les réponses en situation, c’est-à-dire, par rapport à la situation qui est la nôtre dans la période où nous vivons.Peut-être avançons-nous vers un temps où les mécanismes de la discipline des corps et des esprits, tels que les a analysés Michel Foucault dans Surveiller et Punir, atteindront leur paroxysme. La possibilité d’une régression ou d’un progrès reste ouverte dans le schéma explicatif et prédictif de Reclus, parce qu’elle intègre le fait de la liberté humaine et de ce que voudront en faire les individus collectivement. [*Joseph Proudhon : les banques d’échanges ou les banques du peuple*]Selon Proudhon, la Révolution sociale doit achever le travail commencé par la Grande Révolution française, qui s’est arrêtée au milieu du gué : la bourgeoisie a accordé des droits formels au peuple, mais pas des droits réels. En d’autres termes, la proclamation de l’égalité des droits n’a pas été accompagnée par l’égalité de fait. Pour lui, il faut donc poursuivre le processus en attaquant la machine inégalitaire qui est au cœur du système propriétaire : l’intérêt bancaire. Selon Proudhon, le capitalisme est comparable à un système d’écluses à péage placées le long d’un fleuve. Ainsi, l’intérêt demandé à un emprunteur par celui qui prête est un vol. En effet, Proudhon explique qu’il s’agit d’une valeur fictive, qui ne correspond à aucun produit réel. L’intérêt est capté au nom d’un service qui n’existe pas : celui qui prête en a bien assez et ne se prive de rien. Il ne crée aucune richesse et pourtant il « reçoit plus que ce qu’il apporte dans l’échange ». Contre l’échange inégal, le profit, l’exploitation du travail, contre les solutions banquières ou étatiques à la crise, les anarchistes doivent proposer et mettre en œuvre immédiatement un socialisme fédératif, fondé sur une économie alternative, appuyée sur des réseaux locaux politisés et prêts à se fédérer. Les monnaies autonomes de l’échange réciproque doivent être valorisées pour sortir du système monétaire marchand. [*James Guillaume : idées sur l’organisation sociale*]Pour cet enseignant « qui a mal tourné » surtout après sa rencontre avec Michel Bakounine, l’idéal révolutionnaire n’est pas une utopie, un espace qui n’aurait aucun lieu, un rêve qui serait destiné à ne jamais voir le jour. Tout au contraire, dans ce qu’il faut bien appeler le projet de la société anarchiste du futur, les choses sont organisées. Dès la première heure, c’est-à-dire après le Grand soir qui marque l’effondrement progressif du système capitalise, les communes de travailleurs sont constituées, les services publics son collectivisés et autogérés : travaux publics, échanges, alimentation, statistique, hygiène, sécurité, éducation, assistance, rien n’échappe à l’œil vigilant de James Guillaume. Pour autant, il ne s’agit pas d’un schéma dogmatique, on n’y trouvera pas trace d’un quelconque absolu. La centralisation y est minimale, incarnée par un simple bureau des statistiques, comme chez Proudhon et Bakounine, qui coordonne les différentes informations sur la production provenant des communes de travailleurs. Cette théorie est capable de tolérer en son sein, l’existence de petites propriétés individuelles à côté de grandes branches industrielles collectivisées.[*Michel Bakounine : notre programme*]Michel Bakounine, pourchassé par toutes les polices d’Europe et emprisonné huit ans, n’a pas eu le temps d’achever ses écrits, il ne nous en reste que des morceaux, mais quels morceaux choisis… et un résumé de sa vie de luttes. Selon lui, l’humanité a deux objectifs : « le combat contre les idées théologiques et contre la jouissance oisive des biens ». Pour cela, il faut définir un champ d’action : la vie réelle (et non pas la simple diffusion d’idées, si scientifiques fussent-elles) ; un objectif pratique : le développement des « formes progressistes d’association qui favorisent les aspirations vers un ordre social équitable » ; des moyens théoriques : l’enquête et l’étude, une « claire compréhension de ce qui est possible à l’heure présente » ; une morale politique : « la fin justifie les moyens hormis les moyens qui vont à l’encontre du but » et, enfin, un style de travail : « aller au peule », refuser la « centralisation » et « abandonner l’idée surannée que l’on peut imposer au peuple des idées révolutionnaires élaborées par une petite minorité plus développée ».Après ce résumé de conclusion d’une vie de luttes, on comprend mieux pourquoi Marx pense que toute cette théorie de Bakounine vaut zéro : une vie pour rédiger Le Capital ne lui a pas laissé le temps de se préoccuper de la vie réelle !...[*Errico Malatesta et l’organisation politique*]Membre de la Première internationale et de l’Union communiste anarchiste italienne, plusieurs fois emprisonné, condamné à l’exil, Malatesta ne conçoit pas que le mouvement libertaire se confonde dans la pratique avec le syndicalisme, fut-il révolutionnaire. L’un et l’autre, dans la conception d’Errico Malatesta, sont indissolublement liés et cela même s’il donnera toujours sa préférence à l’organisation et à l’action révolutionnaire impulsée par cette dernière. Par ailleurs, le point de vue de Malatesta s’est révélé avec le temps particulièrement juste. Bon nombre de syndicalistes révolutionnaires, avant la guerre de 14, sont tombés dans le piège de l’Union sacrée et ont avalé jusqu’à la lie la coupe du réformisme. De même, nombreux sont les syndicalistes qui portaient haut et fort les couleurs de l’autonomie syndicale et qui, tel Pierre Monatte lui-même, ont fini par adhérer au PCF, avant d’en être logiquement exclus, mais trop tard…Jean Grave : le livre interditJean Grave a été enfermé pour avoir écrit La société mourante. L’autoritarisme est le grand ennemi de Jean Grave. De la négociation de l’autorité, il déduit toutes les grandes attitudes, tous les grands thèmes de l’anarchisme, qui a à cœur la négation de l’autorité. Comme Elisée Reclus et Pierre Kropotkine, Jean Grave analyse les événements en termes de cycles ? Il sent bien que le XIXème siècle touche à sa fin et qu’une nouvelle ère se prépare. Les communards ont été vaincus en 1871 certes, mais leur souvenir demeure écrit en lettre de feu dans la mémoire des révolutionnaires. Pourtant, loin de vouloir gratuitement détruire la société existante, Grave lutte pour réaliser l’idéal communiste libertaire, celui d’une société égalitaire et solidaire où le bonheur individuel résulte du bien-être collectif. Tant que cet idéal n’est pas réalisé, l’organisation sociale est arbitraire et la révolte est légitime. Grave concède que l’homme n’est pas bon par nature. Les premières communautés humaines reposaient sur la domination égoïste des plus faibles par les plus forts. Cette erreur perdure, la situation a même empiré, parce que la société capitaliste nourrit nos pires penchants. L’idéologie de la concurrence entraîne non seulement un conflit entre les bourgeois et les travailleurs, mais aussi entre les bourgeois entre eux et les travailleurs entre eux. Notre société policée et autoritaire cache une guerre économique permanente de chacun contre chacun. Grave en conclut qu’il ne faut donc pas s’étonner que les hommes soient mauvais, puisqu’ils sont redus pire qu’ils ne sont par la société capitaliste. [*Louise Michel : prise de possession*]Lorsque l’on lit Prise de Possession, on est frappé par la clarté des concepts et du programme politique qui s’y trouvent développés. Louise Michel, la communarde déportée en Nouvelle Calédonie dénonce dans cette brochure, tous les maux que la société capitaliste génère de façon quasi mécanique : la terrible misère qui s’abat sur les populations des villes aussi bien que sur celles des campagnes, la corruption de la IIIème République et de ses dirigeants bourgeois… Au mensonge du suffrage universel et aux beaux discours d’égalité de la République, aux illusions du nationalisme guerrier, du patriotisme servant d’étendard pour dériver la colère des masses, Louise Michel oppose l’internationalisme libertaire. Prise de Possession appelle à la révolte de tous les exploités, de tous les gueux, de tous les miséreux contre ceux qui organisent la domination et la souffrance du peuple. Plutôt que de revêtir son discours des habits d’une fausse scientificité, Louise Michel n’hésite pas à apostropher, à interpeler son lectorat et son auditoire : « Toi qui ne possèdes rien, tu n’as que deux routes à choisir, être dupe ou fripon, rien entre les deux, rien au-delà, pas plus qu’avant - rien que la révolte »… A découvrir ou à redécouvrir… Propos sélectionnés par Patrick Schindler


La bibliothèque anarchiste (+ le CD des émissions de Radio libertaire), M & P Paraire, M Baudouin, éd. du Monde libertaire, 120 pages, 7 euros