La Dictature du chagrin et autres récits amers

Traduction du suédois et postface de Philippe Bouquet Nouvelle édition, revue et augmentée de quatre textes
mardi 22 septembre 2009
par  cécile
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La Dictature du chagrin rassemble seize écrits issus du même recueil que le fameux « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Ces courts textes, où les talents littéraires de l’auteur épaulent la critique sociale et l’engagement politique, réagissent à l’actualité, dont ont été extrait des thèmes intemporels : le rapport de l’individu au collectif, la domestication des esprits, l’éducation, l’auto-illusion, etc. En fin de recueil, un reportage effectué dans la France de 1948 (comme il l’avait fait deux ans plus tôt avec Automne allemand). Tourmenté par le conflit entre éthique et esthétique, Stig Dagerman affirme la liberté d’écrivain comme une lutte contre l’ordre établi : seule condition pour ne pas mourir de honte.La réédition de ce recueil en même temps que son roman L’Île des condamnés donne à voir la manière dont Dagerman, du court texte de presse au long roman existentialiste, fouille les états d’âme aux prises avec les rôles sociaux des sociétés modernes.

[*Extrait de Ennuis parentaux. Pourquoi tuer la contrebasse ?*]« La contrebasse ou bien la flûte – chacun dispose d’un instrument avec lequel il pense pouvoir faire l’expérience de la liberté.Il était une fois un homme qui possédait une contrebasse qui était à peu près son seul bien. Le soir, il s’enfermait dans l’unique pièce de son appartement et jouait pour lui-même, loin de sa jeune épouse. Il finit par savoir jouer assez bien pour devenir membre d’un orchestre de danse. Peu à peu, il devint tout à fait évident, aussi bien pour lui que pour les autres, qu’il possédait l’étoffe d’un bassiste éminent. Bientôt il s’enferma à clé le matin et le soir.Mais il arriva un jour que le couple eut un enfant, un garçon. Au début, tout fut à peu près comme d’habitude : le père jouait, le fils pleurait et la mère ne disait rien. Mais le père finit par remarquer que l’enfant pleurait à plus chaudes larmes lorsqu’il entendait gronder la contrebasse. L’enfant n’aimait pas cet instrument. Peu à peu le père se mit lui aussi à prendre en grippe les contrebasses. Il se mit à jouer de plus en plus mal. Au bal, il devint impossible de danser au son de sa contrebasse et ses camarades lui dirent ce qu’il en était.— Le petit d’abord, répondit-il. »[*Extrait de L’écrivain et la conscience*]« Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car [l’écrivain] bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. »[*Extrait de Printemps français. Une petite cité aux habitants fatigués*]« Les maisons sont basses et grises, comme si elles avaient été peintes par des journées entières de pluie. ses rues sont étroites et sinueuses et beaucoup portent maintenant le nom des héros de la Résistance. Dans les deux maisons en ruine de la rue principale un fourreur, un coiffeur et un boucher se sont installés au rez-de-chaussée. de petits hôtels et des boutiques bon marché s’abritent dans les immeubles les plus hauts de la rue qui la traverse de part en part. Sur la grand-place, dont la pelouse s’orne maintenant d’une plaque à la mémoire de six fusillés, se trouve la mairie, semblable à un petit château de la vallée du Rhin que l’on aurait restauré. Une sirène surmonte toujours son toit, un drapeau tricolore légèrement passé y pend en haut d’une hampe et son panneau d’affichage porte à la connaissance du public le nom des mariés de la semaine.Le matin, deux jours par semaine, le marché se tient dans la rue principale : les voitures commencent à arriver, dans un grand bruit de roue, dès quatre heures et demie ;on enfonce des barres de fer dans de petits trous pratiqués sur les trottoirs, les tables se transforment en étals et des toiles très sales sont tendus entre les barres, en guise de toit. Comme partout, les pauvres ont intérêt à se lever tôt et, dès cinq heures, on fait la queue devant l’endroit où l’on vend la viande la moins chère au monde, une viande dure que l’on apporte à sept ou huit heures dans un camion fort peu appétissant. le marché est la boutique des pauvres et les enfants qui ont faim viennent y voler des pommes sur le chemin de l’école. »


Agone, 180 pages, 17 euros