Territoires multiples, identités nomades

mercredi 17 décembre 2008
par  ps
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Notice

Août 2008, le canon tonne sur la frontière. Le nain géorgien entre en guerre contre l’ogre russe. Tbilissi veut mettre fin aux volontés autonomistes de deux territoires russophones. Ailleurs le grand carnaval planétaire et sportif a véhiculé pendant des mois les idées d’indépendance, d’autonomie, de suzeraineté à propos du Tibet.

Vingt ans auparavant, le rideau de fer qui sépare en Europe l’Est de l’Ouest commence à s’effilocher avant de tomber soudainement, entraîné par la chute du Mur de Berlin. Cette disparition cache le développement d’autres murs, réels comme ceux qui séparent le Mexique des États-Unis, Israël des territoires occupés et des confettis palestiniens, et virtuels comme celui qui se met en place autour de l’Europe et qui a nom Schengen.

Malgré la mondialisation ou à cause d’elle, le petit carré de territoire où nous vivons reprend des dimensions oubliées dans le maelström uniformisant de la consommation. L’identité de chacun-chacune est liée à ces interrogations permanentes, où vivez-vous, d’où venez-vous, où allez-vous ? Comment les frontières s’inscriventelles dans nos pensées et dans nos corps ?

Danton, peu avant d’être guillotiné, refusait d’emporter la patrie à la semelle de ses souliers. Qu’en est-il pour des anarchistes aujourd’hui ? Quels sont ces territoires qui nous importent ou nous pèsent ?

L’anarchisme a toujours revendiqué l’internationalisme, « ni patrie ni frontière ». Les revendications paysannes amérindiennes, liées au sol comme à l’ethnie, qui font irruption sur la scène internationale, particulièrement en Amérique latine, semblent contraires à cette affirmation fondamentale. Annick Stevens tente dans son article de sortir de cette contradiction apparente qui reflète en fait un attachement à des racines souvent oubliées quand elles ne sont pas niées. Ces étrangers sur leur propre sol sont les frères et les soeurs de ceux qui fuient des conditions de vie mortifères et viennent se perdre dans ces paradis du capitalisme qui apparaissent à leurs yeux comme des havres de salut. Irène Pereira se demande comment ce qui apparaît comme opposé, la théorie politique anarchiste et la notion de territoire, amène en fait à élaborer un mode d’intervention aux côtés des immigrés et une pensée qui n’exclut pas ce problème du territoire. Auparavant, Philippe Pelletier nous a rappelé comment la notion de territoire, en relation avec le pouvoir, se construit dans la pensée anarchiste. Max Cafard avance, lui, que « la Région est l’origine » même si elle est multiple et arbitraire. Si la région, dit-il, est la fin du centrisme, elle est aussi perpétuellement en marche vers l’extérieur, ce que ne pourraient nier les deux articles qui terminent ce premier dossier. Les nomades semblent, pour un sédentaire, hostiles à la notion même de territoire tant cette idée apparaît comme statique. Parlant du nomadisme des Roms, Claire Auzias décrit leur volonté farouche d’auto-effacement, leur refus d’être vus, alors qu’Hélène Claudot-Hawad décrit le nomadisme des hommes bleus, ces Touaregs mythiques, comme un marquage ritualisé à l’extrême de leur voyage permanent, indispensable à leur existence même et si fragile face aux appétits étatiques et économiques des pays qui entourent ce grand désert du Sahara.

Pour Pierre Sommermeyer la vie est un voyage à travers bien des frontières ; pour Alain Thévenet la ville peut être un ensemble de territoires juxtaposés, ignorés, dont le sens ne demande qu’à être découvert. Les territoires peuvent aussi être linguistiques et porter à conflits entre anarchistes, c’est ce que nous dit le groupe Horsd’ OEuvre de Montréal. Pierre Champollion explique comment l’impact des contextes territoriaux sur les destinées humaines, tant individuelles que collectives, s’avère plus intense qu’on ne l’imaginait. Jean-Luc Fauguet démontre à quel point une vision fausse du procès scolaire, aussi bien dans les écoles rurales que dans les écoles urbaines, a de l’influence sur les politiques scolaires. Pour Anne Piponnier, la fabrication d’un projet dans un territoire donné est devenue une fin en soi. Le projet légitime le désir de territoire. Avec Jean-Pierre Garnier, le mur qui est en train d’être édifié entre Israël et la Palestine apparaît pour ce qu’il est réellement : non seulement est-il une barrière mais surtout il préfigure une société ultra-sécurisée, parcellarisée, qui confrontée à un monde globalisé s’enferme.

Vivien Garcia prolonge la discussion entamée dans le numéro précédent de Réfractions, à propos du « postanarchisme ». Il expose quels sont les enjeux d’un tel débat et en quoi cela recoupe la discussion sur la « postmodernité ». Pour Pierre Jouventin, dans la rubrique TRANSVERSALES, l’individualisme anarchiste a disparu des débats, à tort à son avis. Il soutient que « l’anarchisme historique » peut être considéré comme une rêverie d’humanistes optimistes et que seul l’individualisme libertaire ouvre le champ des possibles. René Fugler rappelle plus avant ce qu’étaient les individualistes de la « Belle époque » dans leur combat « illégaliste » comme Marius Jacob ou leurs expériences communautaires.

Comme dans tous les autres numéros nous partageons avec nos lectrices et lecteurs des livres, films ou musiques que nous avons particulièrement aimés.

La commission de rédaction