L’anarchiste et le juif

mardi 2 décembre 2008
par  ps
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UNE étrange et magique rencontre. » C’est ainsi qu’Amedeo Bertolo caractérise, dans son introduction, la convergence – entre la fin du XIXe siècle et la moitié du XXe – dedeux traditions apparemment étrangères l’une à l’autre. Et, en effet, entre l’anarchisme et le judaïsme, unerencontre historique eut bien lieu, d’abord dans les régions d’Europe de l’Est, berceau de la culture yiddish,puis, de manière croissante, dans tous les territoires où, fuyant misère et persécution, l’immigration juive esteuropéenneporta ses pas. En Europe, et davantage encore sur le continent américain, le mouvement ouvrierjuif naissant s’organisa dans une large mesure grâce à l’énergie de jeunes anarchistes d’origine juive élevés,pour la plupart, dans la crainte de Dieu et le strict respect des traditions sacrées. Pour tenter d’expliquer lephénomène, A. Bertolo avance plusieurs hypothèses : un messianisme commun aux deux traditions, unmême esprit communautaire, un identique attachement au « verbe ».

Le messianisme, c’est d’abord laconviction de l’émancipation. L’esprit communautaire, c’est tout à la fois le shtetl ou le ghetto etl’association des communes libres et fédérées. Le verbe, c’est la parole – d’essence divine dans le judaïsme,humaine dans l’anarchisme –, c’est aussi le récit qui porte l’histoire, en lui restituant sa potentialité libératrice.Cette thématique partagée pourrait, en effet, expliquer la convergence, mais rien n’est simple en lamatière, précise à juste titre A. Bertolo. Si « l’anarchisme yiddish » se voulait radicalement athée et positiviste,il exista aussi chez des libertaires juifs « assimilés » d’Europe centrale (Gustav Landauer, GershomScholem, Martin Buber) un anarchisme plus « religieux » que matérialiste, plus « mystique que rationaliste.Si la conviction internationaliste sembla l’emporter, pour un temps, sur la revendication identitaire, l’histoirese chargea de lui redonner toute sa force et l’anarchisme n’en saisit pas toujours toute la portée.

Riche d’enseignements, cette étrange rencontre entre le judaïsme et l’anarchisme méritait qu’on la racontât. Enremontant à ses sources, en suivant le cours tumultueux de son histoire, en en explorant les rêves et les espoirsdéçus, c’est à ce travail que se sont attelés les auteurs de ce livre.A l’origine, explique Furio Biagini 2, il faut sans doute se tourner vers le hassidisme, mouvement mystiquepopulaire qui se développa aux confins de la Pologne et de la Russie au début du XVIIIe siècle, pour ytrouver ce lien qui unit l’utopie sociale à une spiritualité hébraïque façonnée par l’exil, le déracinement et lapersécution. En professant la vigilance critique contre les pouvoirs négateurs de l’autonomie individuelle eten prônant la révolte des pauvres contre les élites à l’intérieur même des communautés juives, le hassidismeportait en lui, indique F. Biagini, un imaginaire « libertaire » directement issu du prophétisme utopique etrévolutionnaire hébraïque et, plus particulièrement, de sa dimension messianique. En s’intéressant plus précisémentaux racines de ce messianisme juif, Chaïm Seeligmann 3 n’élude pas la complexité du phénomène.S’il rejoint F. Biagini sur cette sorte « d’anarchisme transcendantal » exprimé à travers le hassidisme et surson caractère social, C. Seeligmann s’attache davantage à explorer les manifestations utopiques d’un messianismequi serait avant tout un espoir de rédemption mêlant à la fois volonté de rénovation et retour à un âged’or.« La critique anti-théologique de l’anarchisme classique, écrit Enrico Ferri 4, est essentiellement une critiquedu principe divin en tant qu’essence et fondement de tout principe d’autorité. » D’où le syllogismebakouninien : si Dieu existe, l’homme est esclave, mais comme l’homme peut et doit être libre, Dieu n’existe pas.

Ce radical athéisme des pères fondateurs de l’anarchie, E. Ferri l’aborde sous le prisme particulier dudébat sur la « question juive » qui agita la gauche hégélienne allemande (L. Feuerbach, B. Bauer, K. Marx,M. Stirner) et qui eut quelque influence sur Proudhon et Bakounine. Pour E. Ferri, l’oeuvre de Stirner révèleune ambivalence entre, d’un côté, la critique méthodique de la tradition judéo-chrétienne comme facteurd’aliénation et de domination et, de l’autre, la certitude – presque magique et, en cela, très proche de l’autretradition – d’un prochain « règne de Dieu sur Terre », pour citer Hegel. Par extrapolation, E. Ferri avancel’hypothèse que l’anarchisme – religion de l’humanité et messianisme sans messie – serait alors plus sûrementanti-théologique qu’anti-religieux et il relève sa perméabilité à une thématique assez largement empruntéeà cette tradition judéo-chrétienne qu’il abhorre et qu’on retrouve pourtant dans sa presse, dans seschansons, dans ses symboles et dans son éternelle croyance au paradis sur Terre.

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